L'agriculture de conservation des sols (AC) est surtout associée à la réduction du travail du sol, au détriment de ses deux autres piliers que sont la rotation et la couverture du sol. Ce biais peut expliquer certains échecs de l'AC en agriculture biologique (ABC) : il est par exemple impossible de se passer d'un ou de plusieurs déchaumages pour supprimer les vivaces, et difficile de limiter les passages pour détruire une prairie sans labour. Si, en AC, les herbicides remplacent le travail du sol, en ABC, le travail du sol garde donc nécessairement sa place.
Entre 2018 et 2025, 36 parcelles émanant d'un réseau de neuf fermes bio inscrites dans une démarche de conservation du sol ont été observées dans le cadre du projet Adventisol mené par le FiBL, l'HEPIA et Agroscope, ont été observé en détails. Les résultats montrent que si le travail du sol est certes réduit, il demeure néanmoins nécessaire par rapport aux références en AC.
Quasi abandon du labour
La perturbation du sol, quantifiée par l'indice STIR (soil tillage intensity ratio) atteint ainsi la notation de 95 sur l'ensemble des rotations, dont 60 pour la mise en place des cultures, 10 pour les intercultures, et 25 pour le désherbage. Ces valeurs sont loin de la définition de l'AC par la FAO avec indice de quelque 20. Les 75 points d'écart entre ABC et AC quantifient en quelque sorte le coût mécanique destiné à remplacer le désherbage chimique.
Le suivi des pratiques au sein du réseau montre que le STIR se trouve généralement à un seuil plancher correspondant aux interventions indispensables de désherbage. Ce constat n'écarte pas un gain de qualité des interventions au cours du temps. C'est ainsi qu'en 8 ans le labour est passé de 8% à 3%, confirmant un quasi-abandon de cette pratique.
La rotation à la rescousse
Les écarts entre fermes révèlent l'importance de la rotation. En effet, le STIR atteint moins de 20 pour une prairie de 3 ans, 100 pour des céréales et 250 pour une betterave, le passage d'une charrue à 20 cm de profondeur correspondant à 80. Ainsi, l'indice d'une rotation peut être fortement déduit par une succession judicieuse des cultures : la perturbation induite par une culture de pomme de terre peut être compensée par une prairie de trois ans pour obtenir une perturbation moyenne égale à des cultures céréalières.
La rotation joue en outre un rôle majeur sur le bilan humique. En moyenne, les parcelles du réseau ont reçu 2850 kg/ha de carbone par les résidus de cultures, 670 kg/ha par les amendements et 640 kg/ha par les couverts végétaux. Selon les rotations, les cultures ont restitué entre 2440 et 3320 kg C/ha. Les apports des amendements organiques variaient de 180 à 1870 kg C/ha et ceux des couverts végétaux de 270 à 1150 kg C/ha, selon les fermes.
Cycle de l'azote et restitution de carbone
Compte tenu des pertes d'humus des terres ouvertes au cours des dernières décennies, la régénération des sols permise par le choix des cultures, les amendements et les couverts végétaux constitue actuellement un objectif majeur. Les apports de carbone représentent donc un levier essentiel en ABC, à l'instar du semis direct en AC conventionnelle.
L'analyse du réseau montre également un lien étroit entre les apports d'azote et les restitutions de carbone. Deux stratégies de rotation se distinguent ainsi : l'une associant des cultures peu exigeantes à de faibles apports d'azote et à de faibles restitutions de carbone, l'autre combinant des cultures exigeantes, des apports d'azote importants et une production élevée de biomasse. Le cycle de l'azote paraît donc essentiel dans une stratégie « d'agriculture du carbone ».
Evolution positive des couverts végétaux
Troisième pilier de l'ABC, la couverture du sol a évolué positivement dans plusieurs fermes du réseau Adventisol. Les plantes vivantes assurent deux tiers de la couverture du sol, tandis que les résidus de culture en représentent désormais près de 15 %, un taux en progression au fil des années. Cette évolution peut s'expliquer par l'amélioration des outils de désherbage, qui permettent d'intervenir plus facilement dans les résidus. Par ailleurs, il apparaît que lorsque les fenêtres d'implantation dépassent 45 jours, les opportunités de mettre en place un couvert végétal sont saisies de manière plus systématique. Cette évolution positive est d'autant plus importante que les parcelles en bio sont davantage exposées à l'érosion du fait du travail du sol.
Accepter le travail du sol pour mieux le moderniser
Ces précieux résultats permettent de mieux appréhender comment arbitrer entre gestion des adventices et qualité des sols. Ils mettent en évidence le poids des pratiques héritées de l'agriculture conventionnelle et la nécessité d'accepter le travail du sol pour mieux le moderniser. Cette liberté agronomique peut conduire à des choix difficiles : privilégier une jachère noire plutôt qu'un couvert végétal pour maîtriser les vivaces, ou remplacer une luzerne envahie de chardons malgré ses intérêts agronomiques. Régénérer les sols, c'est aussi oser de nouveaux leviers spécifiques à l'agriculture biologique.
Raphaël Charles et Benjamin Reichlin, FiBL
Cet article est paru dans l'édition du 18 septembre du journal AgriHebdo.
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Article paru suite à la journée grandes cultures biologiques
