Le mouton de l’Engadine: la meilleure débrousailleuse des alpages
La prolifération de l'aulne vert indigène dans la zone des forêts subalpines a des répercussions négatives importantes tels que recul de la biodiversité, lessivage des nitrates, émission de protoxyde d'azote, baisse de la protection contre les avalanches, frein au retour des arbres de la forêt, et produit un paysage peu attrayant. Un pacage ciblé avec des moutons de l'Engadine peut entraver cette évolution et ouvrir à nouveau les terres embroussaillées.
Les moutons de l’Engadine écorcent les branches et les blessent jusqu’au corps du bois. Ce grignotage mène à la mort des aulnes verts. Photo: fournie par forum petits ruminants, Erika Hiltebrunner
L'aulne vert (Alnus viridis) est l'espèce arbustive qui se répand le plus dans les Alpes européennes. Cet arbuste indigène pousse incroyablement vite et forme des houppiers de deux à trois mètre de haut, avec des branches ascendantes arquées partant de souches qui tendent à se propager de manière clonale. Il produit aussi d'énormes quantités de graines dispersées par le vent et les branches coupées s'enracinent rapidement. Cependant, sa caractéristique la plus importante en termes de vitalité et de vitesse de croissance est sans doute sa capacité à fixer l'azote: grâce à la symbiose avec des bactéries Frankia, l'aulne vert transforme une énorme quantité d'azote atmosphérique (N2) en composés azotés minéraux. Les aulnes verts peuvent donc rapidement envahir les prairies qui ne sont plus utilisées.
Dans un paysage ouvert et riche en structures, les buissons d'aulnes verts isolés constituent un élément paysager tout à fait enrichissant. Par contre, lorsque les aulnaies vertes recouvrent des pans de vallée entiers dans les Alpes, les conséquences sont fâcheuses: perte de biodiversité, lessivage des nitrates et émission de protoxyde d'azote, protection réduite contre les avalanches, frein au retour des arbres forestiers, paysage peu attrayant et options fortement limitées pour une exploitation agricole (Bühlmann et al. 2016, 2017) en résultent. La célèbre maxime de Paracelse s'applique donc aussi ici: «C'est la dose qui fait le poison.»
Le mouton de l'Engadine permet de stopper ou d'inverser d'évolution avec «une simplicité animale». Il s'agit d'une race robuste, qui écorce les aulnes verts au printemps. L'analyse de l'écorce à cette saison révèle des concentrations élevées en sucres simples (glucose, fructose et saccharose), mais plus faibles en amidon. Elle a donc un goût sucré et juteux pour le mouton de l'Engadine. Vers l'automne, l'écorçage recule avec la hausse de la concentration d'amidon.
En écorçant les aulnes verts, le mouton d'Engadine les blesse exactement là où c'est le plus efficace. En retirant l'écorce, en blessant le cambium et le corps du bois sous-jacent, il ouvre ainsi la porte à d'autres organismes nuisibles, inhibant le bourgeonnement. Les branches se dessèchent donc puis meurent. Par contre, si l'on coupe les branches de l'aulne vert, cette mesure bien intentionnée montre au plus tard l'année suivante son effet contreproductif, car tous les bourgeons, y compris les bourgeons dormants, se réveillent et les buissons forment des couronnes plus denses. L'abroutissement des feuilles de l'aulne vert (jusqu'à 100 pourcent de défoliation), quel que soit l'animal de pâturage ou l'insecte, n'endommage pas cette essence.
Le mouton de l'Engadine convient pour ouvrir des peuplements d'aulnes verts, même très denses. En comparaison directe, les taux d'abroutissement des aulnes verts par les moutons de l'Engadine sont jusqu'à sept fois plus élevés que ceux des chèvres (Pauler et al. 2022). Les chèvres ont par ailleurs souvent besoin de plus de personnel, lequel fait actuellement déjà défaut dans l'agriculture. C'est pourquoi les moutons de l'Engadine sont les animaux de pâturage les plus efficaces pour faire reculer les aulnes verts.
Compte tenu de la qualité particulière de la viande (cf. l'article de C. Gazzarin, Forum 3|2025), la commercialisation du mouton de l'Engadine en tant que produit de niche particulier a fait ses preuves, entretien du paysage en sus.
Le Projet
Illustration 2. État des branches d’aulne vert en 2020 (après 4 ans de pâture): 4 464 branches d’aulnes verts ont été examinées. Si l’on regroupe les branches mortes et les branches mourantes, près de la moitié des branches étaient mortes. Illustrationen: zVg. Kleinwiederkäuer Forum
Dans l'Urserntal, le projet poursuivait deux objectifs:
- Pâture avec des moutons de l'Engadine à une échelle spatiale étendue, sur plusieurs années, afin d'acquérir des données pertinentes pour la pratique.
- Création d'une chaîne de valeur locale en vendant la viande d'agneau et de mouton dans la station touristique nouvellement créée à Andermatt.
Dans l'Urserntal, la corporation d'Ursern est le principal propriétaire foncier, qui autorise et réglemente l'exploitation agricole, y compris celle de la zone d'estivage. Le canton d'Uri (Office des forêts et de la chasse) classe les forêts buissonnantes comme des forêts, bien que les buissons d'aulnes verts ne remplissent pas les fonctions requises (cf. révision de la loi fédérale sur les forêts; «notion qualitative de forêt»). Les versants ouest de Gamsboden (en direction du Gothard) ont été choisis pour le projet de pâture. Ils comprennent environ 30 ha de terrain embroussaillé et ont été divisés en sept parcelles. La première année (2017), environ 20 ha (5 parcelles) ont été exploités par quelque 190 moutons de l'Engadine. Les années suivantes, le troupeau est passé à environ 300 têtes.
Deux approches de suivi différentes ont été choisies pour contrôler l'efficacité de la pâture:
- Mesure des dommages aux branches d'aulnes verts dans des transects de 2 m x 20 m dans les parcelles.
- Survols répétés des surfaces par des drones (environ 60 ha). Le suivi à Gamsboden a été réalisé de 2017 à 2020. Les survols ont dû être réduits en 2020 étant donné les attaques des aigles qui faisaient tomber les drones.
Durant la période définie, un total de 17 627 branches d'aulnes verts ont été évaluées en fonction des traces d'abroutissement ou d'écorçage laissées par les moutons de l'Engadine, mais aussi de la vitalité de la branche (vivante, dépérissante, morte). Après la première saison de pâture avec «juste» 190 moutons, des traces d'écorçage ont été constatées sur environ 16.7 pourcent des branches d'aulnes verts (illustration 1A et 1B). Lors du dernier relevé (2020), 38.5 pourcent des branches examinées présentaient des traces d'abroutissement et près de 50 pourcent des branches d'aulnes verts étaient mortes ou en train de mourir (illustration 2). Au niveau du paysage, la régression de l'embroussaillement par les aulnes verts était clairement visible sur les photos prises par les drones. Même des buissons très denses ont été ouverts après trois à quatre ans de pâture.
L'objectif du projet, qui consistait à démontrer à une échelle spatiale étendue l'efficacité des moutons de l'Engadine en tant qu'auxiliaires contre l'embroussaillement par les aulnes verts, a été pleinement atteint. La chaîne de création de valeur locale n'a pas pu être suffisamment mise en oeuvre, c'est pourquoi le projet dépend toujours d'un soutien extérieur. Et malgré l'embroussaillement massif de l'Urserntal, le projet est à la recherche d'autres surfaces embroussaillées depuis 2020.
Conclusion
L'embroussaillement des pâturages et des prairies par les aulnes verts peut être stoppé par deux ou trois pâtures de moutons de l'Engadine. La taille indicative de 300 moutons pour 30 ha de terrain embroussaillé s'est avérée très raisonnable dans la pratique. Compte tenu de la résistance des aulnes verts, au moins 30 à 40 % des branches d'aulnes verts devraient présenter des dégâts d'écorçage après environ trois saisons de pâturage si l'on veut faire reculer efficacement l'embroussaillement à l'échelle du paysage.
Erika Hiltbrunner, Alpfor
Cet article est une version abrégée d'un article paru dans le forum petits ruminant, n° 5/2025.
L'auteur de cet Article
Erika Hiltbrunner est biologiste et collaboratrice à l'université de Bâle, et elle dirige la station de recherche alpine Furka (ALPFOR). Elle mène des recherches sur les thèmes actuels de l'utilisation des terres et sur les effets du changement global sur les écosystèmes alpins.
Dernière mise à jour de cette page: 23.03.2026
