L'agriculture biologique de conservation n'est pas une technique : c'est une autre façon de penser le sol. À Grangeneuve (FR), lors de la journée des grandes cultures bio organisée par le FiBL, le ton est donné d'emblée. Pour Raphaël Charles, responsable du département Suisse romande du FiBL, « l'ABC ne se résume ni à l'arrêt du labour, ni à l'implantation de couverts végétaux. « Elle interroge en profondeur les pratiques agricoles, en plaçant le fonctionnement du sol – sa vie, sa structure, sa fertilité – au cœur des décisions agronomiques. »
Pour cet agronome expert en la matière, l'ABC ne peut être réduite à une simple combinaison de techniques. Elle repose avant tout sur une vision agronomique globale : « Il faut distinguer les objectifs – un sol vivant, bien structuré et fertile – des moyens qu'on mobilise pour y parvenir » .
Loin d'un cadre figé, l'ABC s'inscrit ainsi dans une réflexion plus large. «Il est nécessaire d'éviter toute rigidité, insiste Raphaël Charles. Le labour, par exemple, ne doit pas être exclu par principe. Bien fait, au bon moment et pour une bonne raison, il garde toute sa pertinence agronomique. Il n'y a pas de raison d'en faire un complexe bio ». Cette vision pragmatique rappelle que l'ABC est avant tout une démarche visant à améliorer le fonctionnement du sol, et non appliquer strictement un modèle.
150 espèces d'adventices recensées
Si les bénéfices agronomiques de l'ABC sont largement reconnus, leur mise en œuvre se heurte cependant à un obstacle central : la maîtrise des adventices. Les travaux présentés dans le cadre du projet Adventisol, coordonné par le FiBL et qui vise justement à concilier gestion des mauvaises herbes et qualité du sol, en témoignent.
Marina Wendling, spécialiste en sciences du végétal, a ainsi exposé les premiers résultats observés par les spécialistes de la Haute école du paysage, d'ingénierie et d'architecture (Hepia) de Genève au sein d'un réseau d'une trentaine de parcelles appartenant à huit fermes romandes pratiquant l'ABC, suivies entre 2023 et 2025. « Plus de 150 espèces adventices y ont été recensées, dont certaines espèces rares, menacées voire protégées », précise aussitôt l'agronome. « C'est un indice assez clair que certaines pratiques en ABC pourraient contribuer à la préservation de la biodiversité. »
Un enseignement majeur du projet concerne le rôle contrasté de l'intensité du travail du sol qui tend à favoriser certaines espèces vivaces et à en défavoriser d'autres.
Du rôle central de la prairie
« Ces résultats restent toutefois à interpréter avec prudence », précise Marina Wendling. « Il s'agit en effet données encore exploratoires : la durée de suivi est courte, le nombre de parcelles limité. »
Autre levier étudié : le rôle des prairies temporaires dans la gestion des adventices. Certaines espèces comme les chardons ou les chénopodes semblent globalement contenues par la prairie : leur développement augmente à mesure que l'on s'éloigne dans le temps de la dernière phase en prairie. À l'inverse, d'autres espèces comme les plantains, le rumex ou les trèfles apparaissent favorisées par ces phases prairiales, leur présence diminuant progressivement avec le retour du travail du sol.
Pour Raphaël Charles, la place de la prairie est donc centrale dans la rotation : « Son rôle régénérateur sur la structure du sol, la fertilité et la gestion des adventices est fondamental, même si sa valorisation économique est parfois un défi. »
Les couverts à la rescousse
Dans ce contexte, les couverts végétaux apparaissent comme un autre levier essentiel. Aurélien Bouchet, conseiller grandes cultures pour AgriVulg, dans le canton de Genève, insiste sur leur rôle structurant, à condition de maîtriser le salissement. « Si la rotation est mal conçue ou qu'on sort d'une moisson avec un champ sale, le couvert va amplifier le problème.»
La première décision consiste donc à distinguer les situations : en présence d'adventices annuelles, un faux-semis ou un scalpage rapide permet de remettre le compteur à zéro avant implantation. « En revanche, face aux chardons et rumex, il s'agit de de retarder le semis du couvert pour profiter de l'été pour effectuer une lutte mécanique », recommande Aurélien Bouchet.
Outre la diversité des mélanges – dont certains permettent de produire jusqu'à 10 tonnes de matière sèche et restituer jusqu'à 250 unités d'azote – Aurélien Bouchet fait également valoir des techniques plus innovantes comme les sous-semis et les couverts relais. Le principe est simple : ne plus attendre la récolte pour implanter un couvert, mais le semer directement dans la culture en place, ou combiner espèces gélives et hivernantes pour assurer une couverture continue du sol.
Casser le cycle des graminées adventices
Philippe Rizzoli, agriculteur bio à Genthod GE, applique justement ces recommandations depuis 2022, pratiquant ainsi scalpage et fissuration, sous semis et couverts relais. Le Genevois a également intégré des cultures associées (pois-orge et féverole-avoine) à sa rotation – les céréales étant valorisées pour l'alimentation de son élevage de chevaux. « Ma rotation intègre désormais deux cultures de printemps à suivre – maïs puis soja - , permettant de casser les cycles de graminées adventices, notamment le ray-grass. »
Les premiers bénéfices en matière de structure du sol sont déjà mesurables chez cet agriculteur passionné d'innovation.
Plaçant le sol au cœur des décisions et nécessitant un pilotage fin, l'ABC permet donc d'ouvrir de nouvelles perspectives à l'échelle d'une exploitation, confirmant qu'elle ne repose pas sur des reettes, mais sur une recherche permanente d'équilibre.
Claire Berbain
