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Les effets (in)visibles des pesticides

Les pesticides sont omniprésents en Suisse. Ils sont principalement utilisés dans l'agriculture, mais aussi en zone urbaine, en sylviculture et dans le secteur de l'alimentation humaine et animale. En tant que produits phytosanitaires, ils réduisent les pertes de rendement ou de qualité dues aux ravageurs et aux maladies. Cependant, une grande partie de ces pesticides sont rejetés dans l'environnement et polluent les sols, les eaux et l'air. Ils affectent également les organismes non visés, avec de graves conséquences pour la biodiversité et la santé humaine.

Selon les estimations, 85 à 95 pour cent de la quantité totale de produits phytosanitaires sont utilisés dans l'agriculture et 10 à 15 pour cent en zone urbaine. Les fruits, les vignes, les pommes de terre, les betteraves sucrières ainsi que certaines cultures maraîchères sont traités de manière particulièrement intensive. Cependant, les prairies et les pâturages sont également en partie exposés aux herbicides. 

Pollution des sols, des eaux et de l'air

Le problème est qu'après l'application, les pesticides ne persistent pas uniquement sur les cultures traitées. Selon le produit, le mode d'épandage et les conditions météorologiques, ils peuvent pénétrer dans les eaux de surface par ruissellement, s'infiltrer dans les eaux souterraines, se lier aux particules du sol ou encore être transportés par l'air ou les animaux. Du fait de l'évaporation et de la dérive, des résidus peuvent également être détectés loin des surfaces traitées. 
L'ampleur de ces pertes dépend fortement de la technique d'application et des conditions environnementales. Elles sont particulièrement élevées dans le cas des semences traitées ou de l'épandage par hélicoptère, puisqu'environ 80 à 98 pour cent des produits sont dispersés dans l'environnement.

Selon l'Académie suisse des sciences naturelles (SCNAT), des mélanges de différents pesticides sont régulièrement retrouvés dans les milieux aquatiques en Suisse. Les petits cours d'eau sont particulièrement touchés, avec des valeurs limites légales bien souvent dépassées. Dans les cours d'eau plus importants, une quarantaine de pesticides ont été détectés en moyenne par échantillon. Les sols sont également concernés: des résidus de pesticides sont présents dans presque tous les sols des zones de grandes cultures, mais aussi dans les réserves naturelles adjacentes et les surfaces de promotion de la biodiversité. Alors que des valeurs limites ont été définies pour les milieux aquatiques, elles sont largement inexistantes pour les sols, à l'exception du cuivre.

Une étude menée par le FiBL en 2021 a montré que 9 pour cent des produits biologiques examinés sur le marché suisse présentaient des résidus de pesticides, contre 60 pour cent des aliments conventionnels. La teneur en résidus des produits biologiques était en moyenne 35 fois inférieure à celle des aliments conventionnels. Une autre étude a montré que des traces de pesticides de synthèse, pourtant interdits en agriculture biologique, sont également retrouvées régulièrement dans les aliments bio. Selon l'étude, une grande partie de ces cas est due à une pollution environnementale du sol, de l'eau d'irrigation ou même de l'air.

Risque d'effets cocktails

Dans l'environnement, les pesticides sont rarement présents individuellement. Beaucoup plus souvent, les organismes sont exposés à des mélanges de divers produits phytosanitaires. Ces mélanges produisent des effets cocktails qui peuvent parfois être beaucoup plus nocifs pour les plantes, les insectes, les vers de terre ou les organismes aquatiques que les pesticides individuels. Dans le même temps, certaines substances ou leurs produits de dégradation persistent dans les sols et les sédiments pendant des décennies. Les pesticides peuvent en outre réduire la résistance des organismes aux maladies ou à d'autres pressions environnementales et affecter ainsi des communautés entières.Bien que de tels effets cocktails soient attendus, ils ne sont pas suffisamment pris en compte dans le processus d'autorisation.

Des pesticides aussi dans les poussières domestiques

Le projet européen SPRINT, auquel le FiBL a également participé, a mené au cours des six dernières années de vastes études visant à évaluer les risques liés à l'utilisation des pesticides dans neuf pays de l'UE, en Suisse et en Argentine. La présence de pesticides a été recherchée, entre autres, dans des échantillons de poussière provenant d'exploitations agricoles et d'habitations. Les scientifiques ont ainsi retrouvé en moyenne 80 pesticides dans les poussières des exploitations pratiquant l'agriculture conventionnelle et 65 pesticides dans celle des exploitations bio. Des résidus de pesticides ont également été décelés, en moins grande quantité toutefois, dans les habitations de consommateurs et consommatrices et de riverains et riveraines. En général, les résidus d'insecticide ont été détectés dans les poussières domestiques à des concentrations plus élevées que les résidus d'herbicide ou de fongicide. Le glyphosate figurait parmi les pesticides le plus fréquemment retrouvés, même chez les agriculteurs et agricultrices qui n'utilisaient pas cette substance.

Les résultats de l'étude SPRINT ont également montré des effets potentiellement négatifs de l'exposition aux pesticides sur la santé intestinale humaine et sur les individus particulièrement vulnérables, notamment les bébés et les jeunes enfants. Dans des essais murins, les pesticides ont également modifié la flore intestinale à une dose jugée sans danger. Un déséquilibre de la flore intestinale peut affecter la digestion, l'équilibre hormonal et d'autres fonctions de l'organisme. 

L'évaluation actuelle des risques ne suffit pas

La SCNAT comme les scientifiques ayant participé au projet SPRINT estiment que l'évaluation actuelle des risques ne reflète que partiellement l'exposition réelle de l'environnement et de l'être humain aux pesticides. Ils recommandent de prendre davantage en compte dans les procédures d'autorisation, non seulement les produits individuels, mais aussi la toxicité des mélanges, les interactions avec d'autres facteurs de stress, les effets à long terme et les groupes d'organismes particulièrement sensibles. Selon eux, une surveillance plus large des sols, des eaux et de l'air est également nécessaire.

Parallèlement, les deux groupes d'experts considèrent que la solution la plus efficace est de réduire l'utilisation des pesticides, notamment par des rotations de cultures diversifiées, la sélection de variétés robustes, la promotion des auxiliaires, des structures favorables à la biodiversité ainsi que des méthodes de culture agro-écologiques telles que l'agriculture biologique. Tant que les pesticides circulent massivement et persistent durant des années dans les sols, les surfaces cultivées en bio peuvent elles aussi être affectées par les apports provenant de l'environnement. Par conséquent, une protection efficace contre les effets des pesticides nécessite des changements au niveau sociétal, politique et économique, dans l'agriculture et au-delà.

Michelle Knecht, FiBL

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