Symbole des paysages provençaux et pilier d'une filière cosmétique et parfumerie de renommée mondiale, la lavande est un incontournable pour l'agriculture du quart sud-est de la France.
La région Provence-Alpes-Côte d'Azur concentre ainsi 85 % des surfaces françaises de lavande. Le département de la Drôme, à lui seul, représente 27 % des surfaces nationales, soit environ 7 500 hectares. Cette production présente de nombreux atouts : faible besoin en eau, adaptation aux sols pauvres, forte valeur ajoutée via la parfumerie et le tourisme.
Mais les lavanderaies traversent actuellement une crise majeure. « Depuis une quinzaine d'années, elles dépérissent prématurément », explique la microbiologiste du FiBL France Laurène Fito.
Une filière stratégique fragilisée
Autrefois productives durant une vingtaine d'années, elles ne dépassent plus aujourd'hui dix ans avant arrachage. En cause : une combinaison de stress hydrique accru et de ravageurs.
La cécidomyie, petite moucheron dont les larves s'insinuent sous l'écorce des tiges, provoque des nécroses sévères. Les pertes de rendement peuvent atteindre 15 à 60 %, conduisant parfois à l'arrachage complet des parcelles. À cela s'ajoute la cicadelle, vectrice d'un phytoplasme responsable d'un dépérissement généralisé. Cette dernière affectionne particulièrement les conditions chaudes et sèches –de plus en plus fréquentes avec le réchauffement climatique. À l'inverse, les années pluvieuses voient leur pression nettement diminuer.
Approche globale
« Nous sommes face à une problématique systémique », explique Laurène Fito. « Les ravageurs profitent de sols appauvris et de conditions climatiques favorables. Il fallait réfléchir à une approche globale. »
Un constat s'est imposé à la chercheuse du FiBL France : les lavanderaies reçoivent traditionnellement peu ou pas d'apports organiques. Avec le temps, les sols s'appauvrissent, leur structure se dégrade et leur capacité à retenir l'eau diminue. Or, chaque année, la distillation génère environ 21 000 tonnes de résidus secs – les pailles de lavande – considérés jusqu'ici comme des déchets et laissés en andains, où rien ne pousse.
Restaurer le sol pour limiter les ravageurs
L'hypothèse du FiBL France et de Laurène Fito est simple : utiliser ces résidus comme paillage au pied des rangs. Objectif : créer une barrière physique limitant l'émergence des ravageurs et modifier les paramètres physicochimiques du sol, notamment l'humidité. Ainsi est né le projet Résilav, financé par la Région Auvergne-Rhone-Alpes, en collaboration avec les partenaires locaux impliqués dans la thématique : la Chambre d'agriculture de la Drôme, l'iteipmai et le Crieppam (deux instituts techniques spécialisés en plantes à parfum).
Sur trois parcelles expérimentales, les équipes ont mis en place un protocole rigoureux sur deux années consécutives. Tentes d'éclosion pour mesurer l'émergence des insectes, sondes tensiométriques pour suivre l'humidité du sol, analyses de sols: l'approche se veut scientifique et multidisciplinaire.
Résultats probants
Les résultats sont probants. L'apport de matière organique améliore la stabilité des agrégats, augmente la capacité de rétention en eau et limite l'érosion. Le paillage, appliqué en couche de 5 à 10 cm avec des fragments de 3 à 4 cm, agit comme un tampon hydrique et thermique. Il semble réduire le stress des plantes et freine l'émergence de la cécidomyie. Les larves pourraient être davantage exposées à la prédation par des nématodes et autres organismes du sol, dont l'activité pourrait être stimulée par le retour de matière organique.
Cette tendance n'a pas pu être observée du côté du phytoplasme : en effet la faible pression en cicadelles sur le territoire au vu pluies printanières souligne le lien entre le maintien de l'humidité via le paillage et l'émergence de l'insecte.
Changement de paradigme
Au-delà des effets sur les ravageurs, le paillage présente des bénéfices agronomiques supplémentaires. Il limite l'enherbement, réduisant les passages mécaniques et donc les coûts et le tassement des sols. Il participe à la restauration de la vie biologique – champignons, insectes auxiliaires – dans des systèmes historiquement très pauvres en biomasse.
« C'est une solution évidente, presque sous nos yeux depuis toujours », souligne Laurène Fito. « Nous valorisons une ressource locale disponible en grande quantité, tout en redonnant structure et fonctionnalité aux sols. »
Les premiers retours de terrain montrent que des producteurs commencent à généraliser la couverture des rangs. L'étude a initié un véritable changement de pratique. Si le paillage ne constitue pas une solution miracle unique, il apparaît comme une clé majeure pour renforcer la résilience des lavanderaies face au changement climatique.
Signal fort pour l'agroécologie
Ce projet s'inscrit pleinement dans l'approche du FiBL : restaurer les fonctions écologiques du sol plutôt que multiplier les intrants, favoriser les régulations naturelles plutôt que lutter chimiquement : la démarche illustre une transition agroécologique concrète.
Pour la filière lavande, l'enjeu est crucial. Au-delà de la production agricole, c'est tout un patrimoine paysager, économique et culturel qui est concerné. En redonnant vie aux sols grâce à une ressource jusqu'ici négligée, le paillage pourrait bien offrir un sursis – et peut-être un nouvel avenir – aux champs violets du sud-est de la France.
Claire Berbain, FiBL
Article paru dans l'hebdomadaire professionnel Agri du 20.03.2026.
